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Le projet « Minbus Hero » présente des portraits de chauffeurs de minibus qui opèrent sur les plus longues lignes d’Istanbul. Au départ et à l’arrivée de Kadiköy, les parcours varient entre 10 kilomètres et 35 kilomètres sur la rive anatolienne du Bosphore entre le continent Européen et Asiatique. Istanbul a une population officielle de près de 15 millions d’habitants, mais elle atteint bien plus avec tous les voyageurs qui se rendent sur les lieux de leur emploi et ceux qui sont en transit. Elle est une des villes les plus embouteillées du monde avec une moyenne de 100 heures perdues par an et par conducteur. Certains de ces chauffeurs passent près de 18 heures par jour sur leur trajet. Ils restent coincés environ 4 heures par jour travaillé pendant les périodes de pointe. Ainsi ils perdent environ 40 jours par an dans les embouteillages.
    Il y a chez ces hommes et au sein de leur activité une certaine trivialité. Ils pourraient être perçus comme des héros et des bourreaux. Ils sont héroïques parce qu’ils transportent les employés des entreprises istanbuliotes. Ils aident à faire tourner l’économie de leur pays sachant qu’Istanbul représente environ 40% de l’économie Turque. Ils bravent ainsi tous les dangers afin d’amener leurs passagers le plus vite possible à destination durant les heures de pointe. Du fait de leur nombre important sur les lignes de Kadiköy, ils ont un sentiment d’impunité et pensent être propriétaires de la chaussée tels des rois de la route.

 Mais ces qualités de héros du Capital sont à double tranchant. Ils ne respectent aucune règle de la circulation, ils s’arrêtent en plein milieu de la chaussée empêchant tout autre usager de passer, ils prennent des sens interdits afin de gagner 5 minutes, ils sont surchargés de passagers. L’ administration de ces transports est assez opaque. Il y a un sentiment de miracle sur les routes d’Istanbul, on se demande comment des milliers de personnes ne meurent pas tous les jours ! Mais sont-ils des vrais bourreaux ou plutôt des victimes de ce rouleau compresseur social que peut être la ville moderne ? Je pense qu’il n’y a pas de réponse nette et claire, ils sont les acteurs de premier plan d’une ville qui sature. Les chauffeurs photographiés ne sont pas propriétaires des minibus ni des licences. La majeure partie loue le véhicule à la journée, au mois ou à l’année. Bien qu’ils participent à rendre la ville un enfer pour les piétons, ils klaxonnent en permanence, leurs véhicules polluent énormément et surtout ils vont jusqu’à se battre avec d’autres usagers pour des problèmes qui semblent insignifiants au commun des mortels. Les conséquences sont immédiates, les chauffeurs souffrent de fatigue, ils ont des douleurs au dos, des migraines, ils broient des idées noires, ils sont sujets à des énervements. Tous ces symptômes sont systématiques du moment qu’ils travaillent. Comme leur trajet est très long ils traversent des zones pauvres, puis très riches de la ville. Ils sont confrontés au quotidien à la violence sociale, à l’étalement des richesses de certains et la pauvreté d’autres mais aussi à la banalité de la classe moyenne. Ces voyages quotidiens affectent la santé de ces hommes d’un désarroi social qui semble ne pas s’améliorer. Chacun d’eux témoignent d’ une vie violente physiquement et mentalement.